Irlande 1979.
Cette image n’a jamais quitté mes pensées, même si l’instant a été court, la rencontre banale dans un « quartier » de Cork, loin des images d’Epinal encore. On traîne, ma copine et moi, et deux gamines sortent au déboulé de la ruelle, conversation animée, rires. Je lève l’appareil, j’interroge du regard, elles s’arrêtent, l’une s’arrête sans trop savoir quoi faire, continue de rire, l’autre recule, se cale contre le mur, dis « Okay… », et prend cette pose, elle n’a pas eu le temps de lire les graffitis, moi non plus.
Après, au tirage, et même pendant des années, je ne vois que le regard, dur et pourtant encore juvénile de cette fille qui défie, pose avec une ombre de solennité dans un quartier rude qu’elle connaît et moi pas. C’est comme ça que les souvenirs cristallisent: sur une émotion, ici la tendresse, et rien d’autre.
J’ai retenu cette image pour mon expo de novembre 2019 à cause de ça. 40 ans plus tard je déchiffre enfin les graffitis, qui n’étaient jusque là qu’un fond graphiquement intéressant pour le portrait de la fille. J’ai publié cette photo en mars 2020 sur Facebook, au lendemain de la « journée des droits des femmes », une semaine après les mots de Virginie Despentes qui appellent avec force à dégager la domination sexuelle mâle du centre de l’univers ; sous pareil éclairage, cette image est pour moi encore plus forte.
Je pense qu’elle a dû bagarrer la gamine, j’espère qu’elle a tenu bon.
