Carnet de photographie (12)

Des lectures en fin d’adolescence avaient nourri une fascination pour les voyages immersifs sur des destinations plus ou moins lointaines.  Je pense à L’Usage du Monde de Nicolas Bouvier bien sûr, et à Jacques Lacarrière qui s’était affranchi du Guide Michelin pour s’enfoncer dans les chemins creux de la France avant d’entrer dans son fameux Eté grec.  Leonard Cohen assurerait plus tard la bande-son depuis Hydra.
Entre les années ’50 et la liberté de nos dix-huit ans, la Grèce avait connu de sinistres colonels.  Aussi dès que le charme des îles redevint accessible, on vit les Cyclades connaître une fréquentation touristique qui ne s’est arrêtée que … cette année, avec la pandémie que nous traversons.

1976.  Ma première vague dans ces îles, ce fut avec quatre amis, à dix-huit ans, à la sortie des études.  Trois jours de train, le ferry au Pirée, pour atterrir sur l’incontournable Mykonos où le business n’avait pas traîné à prendre la main.  Nous dormions sur les plages, comme la majorité des backpackers.  La nuit, nous étions parfois délogés par la police, dirigés vers un camping (de mèche évidemment!), passeports confisqués à récupérer le lendemain au poste, une fois (j’en ris encore) après l’examen circonspect de ma tablette d’aspirine par des gros yeux calés entre visière du képi et big moustache!

1978 . Deux ans plus tard, j’y reviens avec mon amie, en choisissant soigneusement des îles et des itinéraires à l’écart.  A Tinos, on dormait seuls dans une crique, salade le midi chez une dame qui avait tiré quatre chaises en plastique et un parasol décoloré devant sa porte.  Nos sacs pouvaient rester sans surveillance la journée entière sur la plage ou contre la fontaine du village quand nous partions balader, ça craignait pas.

photo © pierreDavid

Je me souviens du jour où on a traversé l’île à pied, par la montagne, pour changer de quartier.  On fait une pause au petit col, au milieu de la caillasse quand arrive Nestor sur sa mule.  Paysan sans doute, comme tous ici, mais voyez sa veste!  Trois mots baragouinés, des gestes, beaucoup de sourires échangés.  Dans cette situation, on ne cherche pas à photographier à la dérobée, c’est même un des plaisirs partagés d’une rencontre qui a pris son temps.  Il note son adresse et on lui envoie la photo au retour.

photo © pierreDavid

En décembre, Nestor a répondu, remerciements, vœux de bonne santé et de vie clémente.
Quand ce genre d’échange prolonge les lectures, c’est sûr que les voyages forment la jeunesse.

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