En Champsaur, le pas de côté de Vivian Maier

(article mis à jour ce 13/06/2023)

Vadrouilles sur les chemins, dans les villages.  Loin du mythe.

photo © pierre david

Comme d’autres j’imagine, la découverte du phénomène Vivian Maier au travers du documentaire de John Maloof a généré en moi un peu de malaise (1)  et, heureusement, davantage de curiosité.  Intéressé au premier chef par son travail de photographe, j’ai préféré me rapprocher de l’état d’esprit de cette arpenteuse au regard affûté, mais au calme, loin du cliché street-photographer auquel on la réduit désormais.  Quel meilleure destination pour cela que le Champsaur, un territoire avec lequel Vivian Maier a entretenu des liens privilégiés.
Ce fut mon pas de côté, en août 2022.

[Voir quelques développements, réflexions, et informations à la fin de cette chronique]

La haute vallée alpine et les montagnes du Champsaur sont un territoire un peu moins étranger que les autres contrées photographiées par Vivian Maier lors de voyages et autres séjours en dehors de États-Unis.  On connaît ses origines familiales entre les villages de St Julien et St Bonnet, où elle vécut plusieurs années de son enfance, et séjourna ensuite, adulte, dans les années ’50.
L’association Vivian Maier et le Champsaur a d’ailleurs édité une série de fiches répertoriant lieux ou parcours liés à sa vie dans la région. (2)

Comme partout, les repères et autres vestiges du temps jadis ne manquent pas dans la vallée. La maison familiale de Beauregard à St Julien (note: ce n’est pas la photo ci-dessus), grande bâtisse propriété d’une famille de Gap  mais inhabitée, est quasiment ouverte à tous les vents. A St Bonnet en revanche – et depuis mon passage, le magasin de photographie que fréquentait Vivian Maier lors de ses séjours dans les années ’50 a ré-ouvert grâce à sa reprise par un photographe.

photo © pierre david

De toutes façons, mon idée n’était pas de marcher dans les pas de Vivian Maier, encore moins de photographier à la manière de, mais plutôt d’arpenter la vallée et le piémont, de m’imprégner des atmosphères. Laisser les images vous prendre comme dit le grand photographe Bernard Plossu, arpenteur devant l’Eternel. L’appareil photo n’est qu’un instrument. Le cliché naît de l’Homme, il naît de la pensée, dit aussi le photographe japonnais Ken Domon.

Basé à Gap et sans véhicule, je rejoins St Bonnet tôt chaque matin par l’autocar affecté au ramassage scolaire.  Prendre un café au bistrot Les Trois Tonneaux, à côté des habitués; passer à la boulangerie, ajouter un bout de fromage pour le casse-croûte et c’est parti !

photo © pierre david

Premier jour. Après avoir longé le cimetière,  ce sera la montée vers L’Aulagnier, puis son petit lac, pour rejoindre St Julien par le bois.  Dans la descente, je me fais surprendre par deux VTTistes propulsés par une puissante assistance électrique; pas sûr qu’ils m’aient remarqué…  Le soleil de midi écrase St Julien, pas âme qui vive. La maison de Beauregard semble pour partie restée dans son jus des années ’50 ; l’autre partie est désaffectée – aucune envie d’une photo souvenir.

Jour 2. Depuis St Bonnet toujours, je traverse le bois fendu par le torrent de Durmillouse, puis je me dirige vers les maisons des  Gentillons pour monter aux Trois Croix.  En chemin, plutôt une piste forestière d’ailleurs, je croise une élégante cavalière dans une atmosphère bucolique.  Mais à peine plus loin, ce n’est plus le même film: quatre quads déboulent plein pot d’un virage et à ma vue pilent en faisant gicler les cailloux.  Décidément…

photo © pierre david

Arrivée à Pisançon pour visiter La Maison de la photographie, largement dédiée à Vivian Maier. Dans la salle d’exposition sont accrochées des photos de familles et de personnages locaux – certains ou leurs enfants ici s’y sont reconnus. Pour le retour, je passe par le bas du village.  Le four banal est allumé pour une réunion festive des résidents. La voisine va enfourner pour le pain, mais si j’ai de la viande à cuire, allez-y, me dit-on. Pour continuer je me faufile entre les tranchées: on pose les égouts, gros chantier dans cette ruelle étroite.

photo © pierre david

Jour 3. Retour à Pisançon pour rencontrer des membres de l’Association Vivian Maier et le Champsaur.  Arrivé le matin, je vise Charbillac pour casser la croûte. Le long du ruisseau en contre-bas de Pisançon, j’aperçois une vielle Clio, portière ouverte, et deux jambes chaussées de godillots qui en sortent.  C’est Monsieur R. qui fait la pause après avoir mené les brebis.  On cause. A 80 ans, il en a vu des saisons, et de la neige, souvent dès octobre.  Les hivers sont longs, on donne le foin aux bêtes et puis c’est tout. Les quads, il connaît: Ceux-là, ils font sauter les cailloux et après c’est nous qu’on les ramasse pour remettre le chemin propre !  C’est le chaud-froid dans ces régions paysannes qui vivent aussi du tourisme. Des gens qui marchent le nez au vent en regardant les fleurs et qui viennent causer avec moi, y’en a pas beaucoup il dit.

photo © pierre david

Monsieur R. voit mon vieux Nikon en bandoulière; lui aussi a eu un appareil quand il était en Algérie: un Rétinette!  Mais quand je lui propose de faire la photo, à lui envoyer pour le souvenir, c’est Ah non! Y’en a plein maintenant des photographes dans le coin, à nous prendre en photo quand on travaille, et puis ils font des livres et tout … Saturation au pays de la célèbre Vivian Maier? Écho en tout cas  à cette remarque d’un ancien maire de St Julien qui rappelle l’étonnement des gens lorsque l’Américaine les photographiait, habitués qu’ils étaient à ne voir le photographe que pour les mariages et les enterrements.

photo © pierre david

Au final Monsieur R. a raison: il faut le temps long pour que la confiance s’installe et autorise la photo de portrait.  J’en ai besoin aussi, mais là je ne fais que passer.

photo © pierre david

Pour mon dernier jour, je continue d’arpenter le Champsaur des chemins, à infuser son espace, sa géographie de l’eau, des bois et des pâtures, l’élévation des ciels au-dessus des montagnes; les cadrer avec les arbres fait peut-être cliché mais c’est pour me rappeler la fraîcheur des bois qui m’abritaient du soleil de plomb!

photo © pierre david

Partout, même dans les villages, l’œil voit des sommets.  C’est dans ces moments-là que la photo nous trouve.

photo © pierre david

_______________________________________________________

(1) A la découverte de Vivian Maier, adaptation française du titre du documentaire de J.Maloof: Finding Vivian Maier ne nous a pas abusé longtemps.  Car c’est bien sur la découverte (Finding) puis la construction de la story d’une Nanny-photographe – pimentée par l’évocation plus que lourde de problèmes psychiatriques – que s’est appuyé J.Maloof pour créer une légende bien vendeuse.  Sa sélection de témoignages et sa mise en avant de recherches biographiques corroborant ses interprétations ont selon moi orienté la promotion d’un profil fort incomplet – mais taillé pour la comm’.
A choisir, je préfère la biographie rédigée par Pamela Bannos: Vivian Maier, A photographer’s life and afterlife (≈ V.M, la vie d’une photographe et sa vie posthume) – malheureusement pas encore traduite en français  Cette professeure de photographie au  Département Théorie et Pratique de l’Art à la Northwestern University (USA) livre une enquête rigoureuse qui dresse un parallèle entre la véritable vie de Vivian Maier et la mythologie créée autour de son absence.  Elle dresse surtout le portrait d’une authentique artiste visionnaire, nettement plus convaincant que le mythe.
Revue de presse (en anglais) du livre de Pamela Bannos

En prolongeant la réflexion, on peut d’ailleurs s’interroger sur l’absence de notoriété d’une production photographique de cette qualité à l’époque des Robert Frank ou Henri Cartier-Bresson pourtant déjà exposés – notamment à New-York, ville où Vivian Maier vécut et photographia plusieurs années.  Paradoxe?  On connaît peu de femmes artiste reconnues dans le domaine des Beaux-Arts avant le début du 20e siècle.  La simplification rapide du processus technique et de l’équipement ont permis la démocratisation de la photographie et notamment sa pratique artistique par des femmes.  Jeanne Bertrand, membre de sa famille maternelle et photographe professionnelle installée aux États-Unis, hébergea d’ailleurs quelques temps Vivian Maier à la fin de son adolescence.  On peut penser qu’une conception masculiniste du statut d’artiste, attestée par le choix de photographes-hommes pour la promotion de prestigieuses expositions, a persisté suffisamment longtemps pour dissuader certaines femmes-photographes de s’affirmer, ou du moins de tenter leur chance.

(2) Hébergée par La Maison de la Photographie au hameau de Pisançon, cette association ne fait pas que matérialiser un élément de la biographie d’une artiste désormais notoire.  Elle a documenté l’histoire de Vivian Maier dans la région et s’est investie dans plusieurs animations autour de la photographie (résidence d’artiste, masterclass, animations pédagogiques).  Cette association serait tout-à-fait légitime à développer la capacité spécifique de Vivian Maier à avoir appréhendé un territoire au travers son regard photographe, à l’heure où ses images du Champsaur ne servent semble-t-il qu’à illustrer l’anecdote de ses origines maternelles.   Cette dimension de Vivian Maier gagnerait à être arrimée à sa notoriété internationale et pourrait contribuer à renforcer et faire primer son identité d’artiste sur celle d’une Mary Poppins photographe!
association-vivian-maier-et-le-champsaur.fr/

photo by Christine

Cet article a été publié dans Carnets de photographie, Photographie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire