GLORIA – Photographies et micro-fictions

Transposition de mon exposition au bar Le Gloria / Toulouse septembre 2024

Exposition en forme d’exercice de style, pêle-mêle de photographies hors-série et de petites histoires inventées, à relier – ou pas – sur la carte des chemins accidentés et des liaisons improbables. Un terrain de jeu pour l’imagination de chacun.

Une photographie est un secret à propos d’un secret.
Plus elle vous en dit, moins vous en savez.
[Diane Arbus]

 

Les histoires

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FORCALQUIER

Fin des années ‘xx, sur la route entre la Suisse et la Provence, à Sisteron (ou Forcalquier ?)
Assis en terrasse au soleil avec mon amoureuse, j’avise une table plus loin un couple dans la cinquantaine. Lui est absorbé par la lecture du journal, d’un bouquin, d’une carte routière, je ne sais plus. Elle ne regarde que lui, posément, tout le temps; son regard sourit et ça dure.

Plus tard, plus haut, posés sur la murette près d’une grotte avec une statue de la Vierge-Marie (alors c’est Forcalquier : la citadelle), mes yeux se perdent dans la plaine en contrebas. V ne dit rien non plus. Après un long silence, je la regarde et je lui demande sa main. Surprise, elle se dit émue par cette première fois, mais assez rapidement avoue préférer « rester comme on est ».

Bien plus jeune que moi, elle voyagea ensuite longuement avec ses amis, pendant que je retapais notre maison. A son retour, je la quittai.

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ILLICH EST MORT

C’étaient les meilleurs moments des soirées qu’on organisait régulièrement.  Quand tout le monde se retrouvait chauffé après quelques verres, on envoyait nos vinyles préférés.

Du Ska et d’autres anglais des ‘80s. Madness, UB40, Fischer Z, et puis Joe Jackson of course. La gouaille qu’il avait, cette basse ronde et percussive qui soutenait tout le bazar. Look sharp, Steppin’ out, … : on était tous en l’air !  Alors seulement les Rita Mitsouko pouvaient débarquer avec vous savez quoi.

On était quatre gars installés dans la conciergerie déglinguée d’un château de bourges sur les hauteurs de Bruxelles. Pat bossait déjà alors il avait une bagnole plus propre que les nôtres, vu qu’on était encore aux études comme ils disent. Pilou faisait pousser trois plants d’herbe sur le toit pentu. Les amoureuses de Gus étaient nombreuses. Surtout il y avait Illich, le chien de la famille. J’allais oublier notre plan café-théâtre, mélange effronté de grands textes et de bouffonneries qu’on partait jouer les samedis soirs dans des rades obscurs au fin fond des Ardennes.
On gérait plutôt bien dans ce petit espace : les fiestas, les repas, les factures, les piaules et les copines.

Ça fait un bail. Illich est mort. Je retrouve de temps à autre quelques cartons de l’époque, toujours pas déballés après douze déménagements. Qu’est-ce que j’ai fait de tout ça ?

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GIRL IN THE CORNER

Ce soir c’est concert et le petit bar chaleureux est plein comme un œuf.
Alors on photographie la belle ambiance dans l’œuf, dans un incognito qu’on pense total puisque tous les regards visent la scène … ou le fond du verre.

Sauf que non.

Un visage surgit comme une lame, retaille le cadre pour y entrer de force. Face à l’éclair de ses yeux mercure, on ne tient pas un trentième de seconde.
L’un capture l’autre qui l’épingle.
C’est la substantifique moelle de l’instant non décisif, celui qu’on n’a pas cherché. (merci Plossu)

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POURRAS-TU LE DIRE?

/ Bleu de mécano, besace élimée avec thermos qui dépasse, cambouis partout.
/ S’engouffre dans la rame du métro, s’installe vite fait sur la banquette. / Traits tirés, regard fixe. / Sort de sa poche un foulard d’étoffe claire et délicate. / D’une main le chiffonne puis le hume longuement ; de l’autre le lisse entre ses doigts. /Les yeux dans le vide (comme s’il suivait le fil de ses pensées).

(une heure plus tôt …)

Là-bas, sur la balançoire ! 
Ça aurait pu venir des portes grandes ouvertes du temple au bout de la place, ou de la fenêtre d’un appartement, ou encore de la sono d’une bagnole, … on cherchait depuis dix bonnes minutes.

Le gars se balance franchement, entretient le mouvement et, tête baissée, pousse un chant grave, solennel, comme échappé d’une liturgie. Parfois il monte dans les aiguës et sa voix s’étrangle. Ça ne donne pas envie de se moquer.
Une jeune femme s’approche, freine la balançoire, lui prend la tête dans ses mains (elle lui parle on dirait), puis l’entraîne avec douceur. Il s’éloigne avec elle, tête baissée toujours, mais il ne chante plus.
Arrivée au métro, elle perd son foulard, mais personne n’y fait attention.

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QUI VIVE?!

Ils ont grimpé toute la nuit sur le versant nord dans l’épaisseur de la forêt. Sans s’arrêter. Un peu tout de même quand ils débusquent la horde de sangliers. Au loin deux loups se répondent, ils s’y attendaient mais d’instinct pressent le pas. Distraits par le fracas d’un éboulis, ils sentent avant de la voir sous la lune une masse sombre se déplacer lentement puis s’immobiliser à … quoi  … cinquante mètres ? L’ours ! Sans se concerter ils ralentissent et dévient prudemment vers la gauche. Ils s’en sortent bien cette fois.

L’aube a blanchi lorsqu’ils sortent des arbres et tracent vers le col. De là on peut voir le petit lac déjà baigné de soleil. Ils ont besoin d’eau. Avant de descendre à découvert, ils scrutent longuement l’ombre de chaque rocher en contrebas.

Immobiles, ils échangent encore un regard, hésitants, à jamais sur le qui-vive.

On était ici aux marges d’un monde et au début d’un autre, que ne gouvernaient pas seulement les lois humaines. Ceux qui le peuplaient étaient des êtres de lisière.

[Clara Arnaud in Et vous passerez comme des vents fous]

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LA VIE QUOI [début / fin ]

Dans la bergerie-cocon, elles font corps, d’instinct ; se concertent sans cesse.
Au loin elles aperçoivent leurs mères dans le grand dehors, pour l’heure encore inconnu. Au goût âpre du foin sec se mêlent les effluves de l’herbe grasse et des plantes sucrées que leur souffle la brise. Alors imaginez quand elles montent à l’estive pour la première fois ! Liberté. Abondance. La folie.
Au jour de redescendre, un pressentiment les habite. Leur hésitation est palpable, tremblée, bêlée, au seuil d’une vie de docilité qui sera cadrée par les bergers, les chiens, et la machine à traire.

Roger aussi a eu du mal.  Dame, c’était sa dernière estive à lui; ses jambes n’en peuvent plus.
L’autre dimanche au marché, il vendait ses dernières tommes.  Si votre tête lui revient, d’un mouvement de menton il finit par montrer la caisse à ses pieds.  Dedans, quelques sonnailles qui en ont vu, avec collier de bois cintré et clavettes en os.  Je vends de ça aussi … dira-t-il d’une voix neutre.

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C’EST PAS COMME S’IL PLEUVAIT DES BOMBES

Un jour, il faudra bien arrêter d’attendre d’oser .
Il se répète cette phrase un peu bizarre qui vient de pousser hors de sa tête la litanie des oui mais si jamais … qui lui pompe l’oxygène depuis … dix ans? Plus?

Cette fois, c’est la vie qui a décidé à sa place, qui l’a fendu d’un de ces coups de théâtre dont elle a le secret. Un beau matin, il s’est réveillé avec une image échappée de son rêve et il est parti. Au risque de faire fausse route, de se faire encore plus mal, de chuter peut-être … Mais ça n’arrivera pas. Et quand bien même, c’est pas comme s’il pleuvait des bombes.

Il a saisi sa chance voilà tout.  Un jour il viendra nous raconter, avec ses mots.
Quand il pourra.

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ICI ON A SOUFFERT

D’abord il y a le mur: la sono, les moteurs, la lumière dure que reflètent les chromes. C’est le rassemblement annuel des motards sur la place du village. Pris dans cette nasse, toute parole est impossible.
L’entrée d’une ruelle sombre attire d’instinct comme une bouée de sauvetage.
Le temps pour l’oreille de s’accorder au silence.  Le temps pour les yeux d’arrêter de fuir, on regarde à présent pour de vrai. La dame ouvre ses volets comme on ouvre les guillemets, la parole peut revenir.

Elle avise le bâton et les bottines de marche Vous rentrez de promenade? Vous êtes monté au lac? / Oh non, pas tant ! Jusqu’à la grange de B .. quelque chose … / La grange de Barrau ! C’est le nom du jeune que les Allemands ont fusillé après avoir foutu le feu à la grange pour le faire sortir.
Elle poursuit:
C’était un passeur et quelqu’un l’a donné !  C’est qu’il y en a eu beaucoup par ici, des passeurs avec l’Espagne, et puis des résistants, et des femmes qui les ravitaillaient la nuit. C’était pas la même époque, voyez … C’est pour ça, quand mes neveux ils se plaignent que ça monte, je leur dis Hé-Ho ! Y’en a qui on souffert pour de vrai sur ces chemins !  Nous on fait que s’y balader, alors on la boucle !

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SAINT-PIERRE, QUOI FAIRE ?

Il fait une chaleur écrasante, même sous les arbres. La place Saint-Pierre est envahie de danseurs de tango qui enchaînent des figures stylées. A la terrasse où je me suis affalé,  des gamins commentent le match du championnat machin avec l’assurance railleuse des vieux briscards de Tf1.
Foot ou tango, je suis incapable de briller dans aucun de ces challenges du moment, même pas de me lever dans la moiteur pour rejoindre le métro.

Dans la ruelle qui longe l’ancienne église, une jeune fille s’éjecte précipitamment d’un bistrot, fait trois pas et s’effondre sur un banc. Visiblement bouleversée, elle se tord les mains, regarde à droite et à gauche. Un gars la rejoint et dans son dos déverse colère ou sentences, on ne distingue rien à cent mètres. Il repart. La fille se tord un peu plus. Sans se retourner, elle sort son téléphone et semble parler avec des hoquets. Non, tout n’est pas parfait à quelques mètres de la place où l’été brille de tous ses feux.

Quoi faire? Sinon finir ma bière, me lever, me rasseoir, griffonner deux ou trois fleurs sur une page arrachée au carnet et l’offrir à cette gosse aux yeux noyés de larmes qui pourrait être ma fille.
Maintenant que je suis debout, je peux tout aussi bien traverser la Garonne et rejoindre le métro. 

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RESET

Couchée sur un banc près de la basilique, une personne est endormie sous une petite couverture, la main posée sur son fauteuil roulant.

A la grille du parc où se tient le petit marché bio, quelques vélos électriques dernier cri sont soigneusement cadenassés. A peine plus loin, à côté d’une tente Decathlon bien délavée, un treillis à poule entoure trois pieds de tomates avec ce bout de carton qui dit Potager sous vidéosurveillance .

Un peu gêné par le haut-parleur du guide touristique qui s’attarde dans son dos, un monsieur plutôt âgé lit le journal à voix haute pour l’aveugle qui lui fait face.

A la sortie du métro, une jeune fille s’est arrêtée sur l’avant-dernière marche de l’escalier et regarde en souriant le jeune avec sweat à capuche qui fait les cents pas sur le trottoir d’en face, un bouquet de roses rouges à la main.

Etc..  Toutes choses vues mille fois mais qu’on regarde différemment depuis les années Covid. Les lignes ont bougé et le chemin de la transition, s’il s’agit de ça, n’est toujours pas clair. Pourra-t-on se frayer un passage, oser les nouveaux gestes, apprendre des surprises?  Comme toujours, lorsqu’il s’agit de premiers pas, rien de mieux que d’observer les enfants pour rafraîchir l’appétit de vivre.

Il faut honorer ce miracle
Répété chaque jour
De ressembler aux lucioles
Dans le ciel de Mai.

[ Clara Ysé ]

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UN SOLEIL RESTE UN SOLEIL

Remonter le moral, consoler, prendre dans les bras, ça se fait bien.
Mais percer un mur, c’est autre chose.

Nan, elle a tout essayé : toutes les chansons et tous les mots d’amour, ses rires les plus clairs, et plein d’autres outils pour atteindre Tim dans le bunker qu’il s’est construit depuis le soir où …
On se disait tous que cette chance-là, Tim devait la saisir. Pour le reste, son cœur aurait su faire. Mais il a pas bougé.
Alors Nan est partie. Depuis elle va bien, c’est sa nature : un soleil reste un soleil.
Quant à lui bah … il y a du chemin encore. Faudra une sacrée étincelle.

Il y avait une femme qui riait sur mon épaule
Et j’étais comme un arbre emporté par un oiseau
Je ne sais plus où je vais
Le temps des fleurs est consommé

[Edmond Jabes]

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Textes photographies © tous supports Pierre DAVID | @p_david_photo
sauf les citations créditées dans les stories.

Merci à Solène et Alain pour l’accueil au bar Le Gloria | @gloria__bar
4 rue Peyras / 31000 TOULOUSE

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