Je me suis payé un regard noir

AMENAGEMENTS SUCCESSIFS DU NOIR
Le livre de la photographe Sladjana Stanković

© Sladjana Stanković

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour noël, je me suis payé un regard noir.

C’est un petit livre, un cahier plutôt, même pas relié mais joliment édité.  Une fois ouvert, ses feuillets ne demandent qu’à se disperser et à composer toutes sortes de figures libres avec les masses de pierre noire et les lumières crues que la photographe Sladjana Stanković a dessinées sur le plan de la ville, le long d’un chemin dont elle seule se souvient.  Ou peut-être pas, car ses Aménagements successifs du noir suggèrent tout aussi bien l’errance d’un chien dans la ville endormie, guidé par les seules accroches de ses sens aux odeurs et aux mouvements qui le saisissent.

© Sladjana Stanković

 

Cette dernière évocation est celle de l’écrivain Sylvain Prudhomme, auteur d’une merveille de petite nouvelle tout en résonance insérée dans le livre.  Comme nous le sommes avec ce livre, il se pose avec un temps d’avance en regardeur de la photographe en action, de retour dans la ville qu’elle a fui vingt ans plus tôt.  Ses photographies sont autant de tâtonnements pour reconnecter aux atmosphères plus qu’aux souvenirs.  Et pour cela, il lui faut un terrain nu, où l’âme qui vive peut s’offrir au regard qui la cherche sincèrement.  Pour Sladjana, ce sera la nuit, et les extrémités du jour.

© Sladjana Stanković

Ici le noir, le blanc, la nuit, et les lumières blafardes se répandent de page en page sans jamais verrouiller l’imaginaire. La photographie montre une rue délabrée mais c’est le chat que l’on distingue.  La lune aveuglante troue littéralement la page mais c’est un roman qui s’échappe de la minuscule fenêtre éclairée en contrebas.  Des lignes de fuite aspirent le regard au fond de l’image… mais revient très vite sur les détails de l’avant-plan …

© Sladjana Stanković

Par ses compositions, la photographe brouille les cartes, bouscule subtilement la stricte chronologie que les Aménagements successifs du titre pourraient suggérer.  Ou alors elle l’inverse, en divulguant tous les traits d’ébauche, les esquisses, et les premiers jets que la toile du peintre, enfin signée, ne montre jamais.
L’autre lecture, on la trouvera peut-être par analogie dans l’intention d’un Pierre Soulages dont le geste strie ad libitum la matière de ses Outrenoirs pour en extraire des grains de lumières.

Mais une telle obsession peut-elle aboutir?  Cela semble impossible.
Sans doute de tels artistes peuvent-ils s’y résoudre lorsqu’ils pressentent que l’œuvre, livrée en l’état qu’ils auront choisi, se greffera dans l’imaginaire des regardeurs.
Les Aménagements successifs du noir est un secret, qui raconte comment les regards noirs font les yeux qui brillent.

Editions Rue du Bouquet / Paris, 2019

Les Aménagements successifs du noir
photographies de Sladjana Stanković
texte de Sylvain Prudhomme
aux éditions Rue du Bouquet, Paris – 2019
(voir le livre sur le site de l’éditeur)

Sladjana Stanković poursuit un travail de mémoire sur l’ex-Yougoslavie, son pays disparu, autant via une exploration intimiste (série La Douce) que dans une approche plus documentaire (séries Habités).
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A suivre sur son site web sladjanastankovic.com
Page Instagram @sladjanastankovic_photographe

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