Créée en 1956, en Belgique, la Médiathèque est – était une association dédiée au prêt de médias audio-visuels pour le grand public dans la partie francophone du pays – lisez: la Wallonie et la région de Bruxelles. Sa fonction était de compléter l’offre des bibliothèques publiques alors limitée aux livres et aux documents écrits. Dissociée de ces dernières, l’institution a construit son propre réseau de centres de prêt réparti entre 13 villes et quatre entités mobiles (semi-remorques aménagés).
Au moment où elle s’apprêtait à fêter son 70e anniversaire, la ministre Élisabeth Degryse, chargée de la Culture au sein de l’actuel gouvernement de droite dure, décide de fermer définitivement la Médiathèque en juin 2026 *.
Je reproduis ici le texte d’Etienne Bours, qui fut conseiller d’achat pour les musiques des mondes au sein de l’institution, et par ailleurs auteur de nombreux ouvrages de référence.
Jeudi 23 Avril : Enterrement de la Médiathèque
Ce jeudi 23 avril 2026, j’ai participé à l’enterrement de la Médiathèque. Nous étions nombreux, anciens et actuels membres du personnel. Un soleil printanier nous a fait l’honneur de sa présence et les sourires de ces dizaines de collègues n’étaient pas des parures de façades. On se retrouvait comme on se retrouve sur le parvis de l’église à la sortie de la cérémonie. Que deviens-tu, comment vas-tu, content de te revoir. Chaleur humaine non feinte, souvenirs émus… on enterrait notre passé, nos engagements, nos idées, nos passions… Un quidam de passage nous aurait pris pour une joyeuse bande de fêtards. Qu’il se détrompe. Nos sourires mangeaient nos larmes.
Sur le parking, les containers étaient remplis de nos vies, de nos recherches, de nos dossiers, de disques même : le vinyle Giant steps de Coltrane trônait, nu, au milieu des déchets d’une institution culturelle violemment rejetée par un gouvernement imbécile. Un symbole qui hurle comme un tableau de Munch.Mais derrière notre bonne humeur rampait visible, tangible, une vraie détresse, celle de ceux qui y travaillent encore. Pour un ou deux jours, voire une ou deux semaines. C’est à eux que je pense, c’est pour eux que j’ai envie de pleurer, c’est avec eux que je suis furieux. Lorsque nous, les anciens, avons quitté ou dû quitter le navire nous savions que ce que nous avions contribué à construire allait continuer à vivre et à se développer entre de bonnes mains : celles de tous ceux qui aujourd’hui doivent quitter aussi.
Certes ce ne fut pas évident. Il y eut des moments erratiques où de mauvaises décisions furent prises par certains directeurs à moins que ce soient certaines décisions prises par de mauvais directeurs. Mais au moment où tout repartait sur les meilleurs rails possibles, au moment où, enfin, les collections devenaient accessibles dans tout le réseau des bibliothèques, à ce moment même, les chasseurs de la droite dure ont tiré sur une institution valide prétendant qu’elle ne l’était plus.Alors oui cette nuit, toute cette nuit, j’ai pensé à ceux qui ont travaillé dans cette noble institution jusqu’au dernier moment. Le ministère de la culture leur a donné une scie et leur a dit « coupez la branche sur laquelle vous êtes assis ». Tombés sur le sol et meurtris par la chute, on leur a remis la scie entre les mains et on leur a dit « maintenant coupez l’arbre ».
Mais ils savaient, et nous savons tous, qu’ils abattaient un arbre remarquable. Hier, jeudi 23 avril 2026, j’ai vu cet arbre remarquable couché sur le sol, abattu alors qu’il pouvait encore vivre des centaines d’années. Et je pense à tous ceux qu’on a obligé à devenir bûcherons chômeurs. Et je les salue.

Née sous le nom de Discothèque nationale de Belgique, devenue ensuite La Médiathèque, puis Point Culture et nouvellement Médiathèque Nouvelle, l’institution a accompagné des générations de citoyennes et de citoyens, de bibliothécaires, d’enseignantes et d’enseignants, de médiateurs et médiatrices et de collectivités locales dans leurs projets de diffusion, d’éducation et d’accès à la culture. **
Initialement constituées de disques vinyles, ses collections ont collé avec l’évolution des supports techniques, intégré très tôt la vidéo, et se sont adaptées au développement du marché de l’édition (passage du vinyle au CD, de la vidéo VHS ou Betamax au DVD).
Ses conseillers d’achat (musique classique, rock/pop, musique des mondes, chanson française, films de fiction, vidéos documentaires, etc.) ont ainsi composé un catalogue original au départ de l’offre commerciale mainstream mais l’ont surtout enrichi de documents rares, dénichés grâce à leur expertise et leurs réseaux dans le monde de la production indépendante internationale.
Elle a également assuré une fonction éditoriale en matière de vidéo documentaire, genre absent de l’offre commerciale à la naissance de ce marché: prospection et achat de droits de diffusion non-commerciale limitée à son réseau (à titre d’exemple on peut citer les premiers films socio-culturels des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne).
Sa mission, inscrite dans le contrat-programme 2022-2026, s’articulait autour de ces axes :
• Accompagner les bibliothèques et opérateurs culturels dans leurs projets,
leurs programmations et leurs actions de médiation ;
• Diffuser et valoriser les œuvres — musicales, cinématographiques, jeux
vidéo — à travers le prêt, la médiation et la mise en réseau de ressources ;
• Conserver et mettre en valeur un patrimoine culturel unique, mémoire
vivante de la création belge et internationale ;
• Développer l’éducation aux médias, à la culture et à la citoyenneté, par
des animations, outils pédagogiques divers ;
• Favoriser l’innovation et la coopération, au service d’une culture partagée,
équitable et accessible à tous. **
Observées aux niveaux local, régional, national, et ce dans de nombreux pays contaminés par une dérive droitière radicale, les coupes drastiques opérées dans le financement de la culture au nom de priorités budgétaires ne masquent plus une idéologie identitaire assumée.
Couper les subsides, annuler des festivals, fermer des institutions, dépecer le service public, … voilà quelques instruments pernicieux d’une réécriture de l’Histoire et du grand remplacement des valeurs et des références culturelles qui sont les ferments et l’espoir (qui fait vivre) d’une authentique société démocratique.
* Le non-renouvellement de la subvention annuelle ne laisse d’autre choix que d’envisager une liquidation avec licenciement collectif des salariés
** Extraits du communiqué de presse du 13/10/2025