En novembre 2019 à Toulouse, j’accrochais en mode exposition quelques photos anciennes, tirées de mes premières vadrouilles plus ou moins lointaines. Une sélection centrée sur les regards croisés, les questions qu’ils portent …
En Irlande, le cycliste impressionniste, le livreur de lait, l’autocar d’un autre temps, la jeune fille qui ne s’en laisse pas compter. Au Pays de galles, la ribambelle tricotée, la femme magnétique à travers la vitrine du pub. A la frontière turco-géorgienne, scènes de la gare routière. En Tunisie, écolières des villes, lutins des oasis (et la grâce de C). Chez moi, en Belgique, la petite passagère en voiture.
Ladakh, haute vallée de l’Indus: je ne t’ai pas oublié, Moine.
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Fin des années ’70. Bien après le Flower-Power, quelques honnêtes folk-songs poussent encore à tailler la route, à se frotter au vaste monde. C’est mon tour! Dans le sac, je fourre à la hâte le reflex qu’on m’a prêté.
Pourtant, entre perfection du National Geographic et sophistication des studios, la photographie m’intimide. Alors je regarde ailleurs, visages et gestes des gens croisés qui me disent leur monde, questionnent mon errance. Je déclenche vite, sans trop régler, souvent sans demander.
Parfois on a un bout de conversation, parfois je repars avec la question irrésolue, vertigineuse, éveillée par des regards en équilibre où affleure l’humain.Ces images éparses, piquées sur le chemin de peu d’années, témoignent de la naissance d’un regard photographique. Un regard cristallisé dans le temps long du déplacement et la vérité de la confrontation. Trace essentielle d’un pas de côté.
Exposition organisée dans le cadre de « Une Saison Photo à Toulouse« , au Cactus (13 Bvd Lascrosses).
Curated by Béatrice Matet – Editing: Patrick Betbeder
Illustration du titre: collage Un Regard Déplacé réalisé par Nino_Nona (Instagram : @nona_gua)
Merci!
J’emprunte à la musicienne Shadi Fathi ce poème sensible de Roberto Juarroz:
On a tendance à croire que tout est là
pour n’être vu que par nous
comme si notre regard
était le seul critère de la réalité.
Mais l’homme et son regard se dissolvent
et tout continue à être là.
Et dans quel but ?
Pour être vu par qui ?
Il se peut que tout soit là
pour montrer qu’il n’est pas nécessaire
que quelque chose soit vu pour exister.
Voir est peut-être un épisode,
une autre chose qui se tient là.
Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de sentir
que quelque chose qui rappelle le regard
soutient, comme l’œil les paupières,
cet autre épisode qu’on appelle réalité.

