Deuxième partie de la conversation avec Piers Faccini sur le processus créatif dans le cadre d’une rencontre organisée le 27 janvier 2017 par La Maison Jaune avec un petit groupe d’invités.
(première partie: Naissance d’un regard)
La part publique: échange et ondulation
LMJ — C’est intéressant parce que – pour rester dans le domaine musical – on pense à certaines de tes chansons dont l’interprétation sur scène a donné lieu à beaucoup de versions, tout aussi créatives que l’enregistrement pour l’album, et même à certaines variations que l’on jurerait nées en live. Par ailleurs, tu as réalisé et produit des albums pour d’autres artistes, notamment au sein de ton propre label Beating Drum, dans un rôle de directeur artistique et de producteur que tu assumes avec beaucoup d’exigence. Pourrais-tu nous parler de cette dynamique entre la création, élan pur, intime, à l’écoute de soi comme tu viens de l’exposer, et ce qui se rajoute à cet accomplissement quand il s’agit de le communiquer, que ce soit pour les arrangements et la production ou au moment de l’interpréter en live .
PF — C’est Cioran qui disait ça je crois, que le fait de devoir à un moment être connu, d’être plus ou moins une figure publique quand on est auteur, compositeur, etc., c’est un désavantage. Dans l’absolu, avec mon côté peintre et poète, je trouve qu’il a un peu raison, l’art le plus pur est celui qui jamais n’est jamais touché ou influencé par un retour du public. Dans mon cas, chanter et jouer de la musique, ça fait partie de l’écriture. Si je n’écrivais pas, je ne sais même pas si je chanterais. Et ce lien à l’écriture est comme une pratique spirituelle. Quand je pense aux peintres que j’adore, Chardin, Morandi, ou même Giacometti, que leurs tableaux aient été achetés ou pas n’aurait rien changé à leur besoin de peindre, tant qu’ils avaient des fournitures.
En revanche, ce qui est différent dans la musique et dans la performance, c’est la rencontre avec un public. Cet échange, je l’ai vécu de façon très différente quand j’ai commencé à chanter. C’était plus difficile parce que je n’étais absolument pas dans la recherche d’une reconnaissance du public ; je montais sur scène et je fermais les yeux tout le long, au point que j’étais effrayé quand les gens applaudissaient à la fin, je me rendais compte que je n’étais pas tout seul ! Après, avec l’âge, on apprend à gérer ses névroses, et à faire quelque chose d’intéressant aussi.
Plus tard, j’ai commencé à m’intéresser au côté social de l’échange, de la communication, quelque chose qu’au début je ne voyais pas et que je n’appréciais pas. Aujourd’hui c’est le cas, même si la solitude au moment de la création c’est primordial. Comme vous voyez, je suis assez bavard, je peux parler longtemps en racontant des bêtises !
Avec le label, je peux avoir la direction artistique complète sur ce que je fais, et pour les artistes que je produis, mettre à leur disposition une plateforme d’expérimentation libre. Dans les deux cas, on essaie de faire un album le plus beau possible, sans penser d’abord à l’argent. Ça reste délicat pour une petite structure comme la nôtre, dans le contexte de tout ce qui a changé avec internet. On est comme un petit paysan qui vient avec ses légumes sur le marché. En choisissant des semences bios, en respectant la terre sans utiliser de pesticides, etc.., il est dans une démarche indépendante et il a besoin d’une petite communauté de gens qui vont lui acheter directement ses produits ; s’il vend uniquement au supermarché, il fait faillite tout de suite.
Chez Beating Drum, on soigne la sortie d’un album, on réalise aussi de beaux objets comme les livres-cd, avec de la sérigraphie, du beau papier, des incrustations, etc.. pour que les gens trouvent une plus-value à l’achat physique par rapport à l’écoute de la musique en ligne. On les vend à un prix équitable pour juste couvrir les frais de production, mais ça sert surtout à positionner l’esthétique du label. Depuis le lancement de Beating Drum il y a 3 ans et demi (2013), on est juste à l’équilibre. Alors si une personne aime notre production, est sensible à notre discours, et dépense entre 50 et 100 € par an sur notre catalogue, pour nous, à ce niveau-là, c’est comme un mini-mécène. Bien sûr c’est du commerce aussi, il y a une contrepartie, mais ce choix de préférer acheter l’album plutôt que l’écouter sur Spotify ou Deezer, c’est une façon décisive de nous soutenir, de nous encourager à continuer.
Comme l’agriculteur avec la vente directe sur le marché, il va se former petit à petit une communauté de gens avec lesquels on échange. Ce sont des gens que je rencontre à la fin des concerts, comme celui de ce soir, ou aux petits concerts acoustiques avec très peu de monde et qui sont sold-out en 24h parce que ces gens sont connectés et très réactifs.
Pour continuer à propos d’échange, ça me fait penser à cet interview que j’ai eue avec un bloggeur qui voulait me confronter et entendre ce que j’avais à dire sur ce que la musique pouvait faire pour arrêter les gens qui ont envie de devenir terroristes !
D’entrée, il m’opposait que le public de mes concerts ou de mes lectures, c’est pas le bon exemple parce qu’il vient de classes sociales sans problèmes etc… Sans parler du fait qu’on ne peut pas être aussi catégorique avec cette histoire de classes sociales, je suis plutôt sensible à la notion d’ondulation. Quand il y a une belle rencontre, un échange nourrissant, ça touche le cercle de la personne. Comme une ondulation ou un reflet se propage, il peut y avoir dans la vie de cette personne quelque chose qui va se passer et créer une autre ondulation ; il y a une transmission, c’est de la physique.
Le truc c’est qu’un concert ce n’est qu’un acte positif parmi d’autres, autant que rentrer dans une boulangerie et faire un sourire ou discuter avec quelqu’un, avoir un vrai échange. Pour moi, toutes ces ondulations sont super importantes. Il y a des gens qui ont du mal à comprendre ça, qui pensent qu’on ne peut régler les problèmes micro que par des réponses macro. Mais ça ne marche pas comme ça. Ça passe par l’individu, et par son cercle, et les ondulations qui transmettent. On ne peut pas imposer l’entente et l’amour aux gens, ça ne marche pas.
(A suivre)
Tiens! Un souvenir d’ondulation!



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