Conversations à La Maison Jaune: Piers Faccini à Toulouse – partie 3

Troisième partie de la conversation avec Piers Faccini sur le processus créatif dans le cadre d’une rencontre organisée le 27 janvier 2017 par La Maison Jaune avec un petit groupe d’invités.
(première partie: Naissance d’un regard)

(deuxième partie: La part publique, échange et ondulation)

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©photo Christelle Camus

 

Enrichir sa palette et prendre position

LMJ — Ton actualité c’est le nouvel album I Dreamed An Island , dont le propos est un manifeste, une fable moderne sur une identité culturelle agrégée entre Europe et Orient.  Tu as déjà beaucoup commenté ce concept fondateur de l’album dans les médias.  Je voudrais l’aborder ici sous l’angle de l’accomplissement artistique.
Depuis tes premières chansons, tes premiers albums, le souci de l’arrangement, de l’harmonie sont déjà fort présents dans la composition et l’écriture.  Avec ce nouvel album, on observe que la palette s’est beaucoup élargie, sous l’influence sans doute de cette réflexion sur l’identité culturelle.  S’ajoutent des instruments anciens, traditionnels et populaires, mais également des langues, des dialectes qui enrichissent la palette.  Tous ces ingrédients, tu les utilises dans une écriture moderne, un folk du 21e siècle.  Avec leur couleur ou leur contribution rythmique, on en vient à composer de la musique comme on peint.  Dans quel esprit as-tu utilisé ta palette ?

PF — J’ai depuis longtemps cette curiosité pour la musique du monde, et la sensation d’avoir été influencé par la musique de beaucoup de continents différents. A chaque nouvel album, il y a une sorte d’approfondissement de ces influences.  Surtout pour cet album-ci, dont le propos est une forme de célébration d’un pont ou d’un mariage entre Orient et Occident.
C’est aussi un album très proche de moi, c’est comme si j’imaginais que les chansons fonctionnent comme une mémoire de mes ancêtres, une représentation du sang que j’ai dans mes veines. 

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artwork ©Piers Faccini (detail)

Ce choix  répond à une envie personnelle de réalisateur mais aussi clairement à une volonté politique : on vit dans un monde où l’artiste doit prendre position.  J’ai écrit une chanson Bring Down The Wall qui appelle à vivre dans un monde où on n’a pas besoin de construire des murs.  Cette position politique a entre autre été inspirée , c’est un drôle de mot vu la personne! , par les propos de Donald Trump il y a un an quand il parlait de ce projet de mur (ndlr à la frontière USA/Mexique) dans ses discours de candidat.  Mais le vrai mur de Trump n’est pas ce mur de Mexico, c’est le mur qu’il veut imposer et encourager les gens  à construire entre les communautés.  C’est effrayant.  Dans une interview récente, il disait : « Walls work !  – Les murs ça marche. Et nous, on ne va pas construire un petit mur mais un grand-grand mur ! »  C’est de la folie. 

Moi je prends position mais des gens m’envoient des messages, sur Facebook, des fans Américains entre autres, qui me suivent depuis des années, et qui me demandent de ne pas me mêler de politique.  A l’inverse, des fans Mexicains me remercient d’avoir pris cette position.  C’est ce qui va se passer avec les artistes engagés, des gens vont les critiquer et d’autres les soutenir, mais je me devais de le faire par rapport à mes origines : je suis ici grâce à l’immigration.  Un monde sans murs c’est peut-être utopiste, mais j’y crois, je soutiens cette vision.

LMJ — Ce que tu viens de dire confirme et raffine même tes propos et ta réponse à ma première question : on crée pour soi, dans l’intime, mais par la suite des rencontres et toutes sortes d’impacts viennent faire vivre et peut-être évoluer la chanson, la vision de l’artiste.

PF — C’est vrai que j’ai une approche particulière pour cet album, plus comme un metteur en scène, dans le sens où quand j’invite, par exemple, le fabuleux violoniste Jasser Haj Youssef, j’agis comme le réalisateur choisit un acteur dont il sait qu’il va apporter quelque chose que lui-même n’aurait jamais pu écrire.  Ce quelque chose est tellement lié à son jeu et à la couleur de son instrument – de sa voix, que le job de ce réalisateur est simplement de créer un contexte pour que cette magie s’exprime en harmonie.  Sur cet album, c’est le cas avec beaucoup de personnes.  C’est la première fois que je me permets d’inviter autant de monde  et de composer une palette aussi large.

Et c’est très important pour moi dans les arrangements qu’on entende bien cette célébration de la diversité, de la cohabitation entre les peuples, les cultures et les religions : qu’on l’entende aussi dans la musique, que ça ne soit pas que dans les histoires et les propos.  C’est pour ça qu’on entend une guitare électrique avec un Saz turc, qui se mélangent à une viole d’amour jouée sur les modes des maqâms arabes,  … Je crois que quand on crée, si instinctivement on sent que c’est juste, il faut y aller ! 

On a tendance à croire – comme on en discute maintenant – que celui qui crée a toutes les rênes en main, alors que ce n’est pas vraiment le cas en fait.  C’est vrai qu’il y a du travail, mais l’inspiration c’est l’eau qui tombe du ciel.  C’est aller à la roche, à la source avec un bol.  Je ne contrôle pas la présence de l’eau mais s’il y en a, je sais comment la recueillir.  C’est ça la différence, c’est important de la souligner.

(A suivre)

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photo © Nina David

On peut revenir sur les moments de collaboration de Piers avec les musiciens invités en consultant la rubrique dédiée sur le blog I Dreamed An Island et les différents portraits des artistes.
http://www.idreamedanisland.com/en/category/recording-sessions/

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