Rencontre
La création n’est-elle pas l’affaire de tous ? Au cœur d’une œuvre, connue ou pas, résident parfois une sensibilité, une sincérité et une évidence propres à réunir les émotions de l’artiste et d’un public touché. Cette coïncidence peut intervenir sans l’aide des codes de l’Art, de son marché, encore moins de ses érudits. Dans la solitude de son espace le plus intime, l’artiste ne fera que s’écouter pour créer l’œuvre qui résonne en son sein. Et pourtant, un jour, une personne rencontrant cette œuvre en arrivera à dire : « C’est ma chanson », « Ce poème m’a sauvé la vie », ou encore « J’habite dans ce tableau ».
Le blog La Maison Jaune est né de l’envie de témoigner et de partager semblables expériences de concert, de théâtre, de lectures, de visites d’exposition, etc..
Quand une œuvre touche quelqu’un, il est souvent question d’une rencontre et d’une expérience. C’est dans cet esprit curieux que nous avons eu envie d’élargir un peu cette interface entre artistes et publics, de provoquer quelques opportunités de rencontres sur le thème du processus créatif et des échanges engendrés par la diffusion des créations.
Sans autre forme de manifeste ni (pour l’instant) d’agenda, ces rencontres prennent la forme d’une conversation entre un ou des artistes et un petit groupe de personnes intéressées ; la rencontre peut être couplée à une manifestation artistique dédiée ou programmée séparément. Dans la mesure du possible, quelques traces de la rencontre sont diffusées aux participants.
Piers Faccini à Toulouse
Une première rencontre s’est tenue au Rex de Toulouse le 27 janvier 2017 avec le songwriter Piers Faccini, à l’occasion de son concert organisé par le producteur Bleu-Citron sur la tournée de son nouvel album I Dreamed An Island.
Avant la rencontre proprement dite, une quinzaine d’invités a pu assister à une partie des balances-son qui précèdent le concert et découvrir ce travail, partie intégrante de la création, répété par les musiciens à l’arrivée dans chaque nouvelle salle de concert.
Le contenu de la conversation est retranscrit ici en plusieurs parties.
La conversation est introduite par la lecture d’un extrait du roman « Les Inattendus » de Eva Kristina Mindszenti (Stock – 2007):
La musique m’est étrangère. Je crois n’en avoir jamais écouté. Les seuls airs qui m’aient touchée sont les génériques des dessins animés soviétiques qui passent encore à la télévision. Mais je sais que ce n’est pas ça, la musique. La musique, c’est le ballet des fourmis sur le mur. Ce sont les battements des bras d’Erzsebeth quand elle secoue le linge. La musique est un déplacement. Elle est la ligne continue de nos gestes de notre naissance à notre mort. Elle nous mène. Chacun possède la sienne. L’audition est l’une de ses facettes. Une infime manière de la percevoir. Dans son état liquide, la musique est notre mère à tous. Elle va-et-vient, elle irrigue nos artères. De la sève, du sang.
Naissance d’un regard
LMJ — Dans ce petit texte il est beaucoup question de ressenti, donc de perception intime. Pour autant, l’interprétation de ce ressenti – qui déborde à mon avis le strict domaine de la musique – tend à l’exprimer à un niveau universel, partagé.
Quelle résonance chez Piers Faccini, que l’on connaît comme auteur-compositeur, mais également comme poète, peintre, plasticien ? La création répond-elle à une nécessité ?
PF — Je pense que c’est simplement une façon de vivre. Comme c’est souvent le cas pour les gens qui sont créateurs, créatifs – connus ou inconnus c’est sans importance – ça commence à l’enfance. On est dans le film – le film étant la vie, avec toutes ses couleurs – et à un moment c’est comme si on était en dehors du film, et on regarde l’écran. C’est un moment de séparation. A ce moment, il y a la naissance d’un regard, qui peut porter vers un livre, la musique, la poésie, un film… En tout cas ça s’est passé pour moi comme ça, je me rappelle cette expérience de sortir de mon corps et d’observer le monde, moi et mon corps compris, avec une sorte de distance.
Ce moment de séparation, je le vois comme la naissance d’un regard, un regard qui au bout d’un temps commence à engendrer, à créer une matière. Cette matière est une sorte de nourriture, spirituelle, qui renforce, je l’ai senti comme ça, assez petit, comme un besoin pour communiquer et me communiquer à moi-même quelque chose qui venait de ce regard. C’est comme si j’arrivais à digérer le monde, des expériences difficiles ou autres, et à les exprimer. Ça crée une drôle de personnalité, un peu différente de la majorité des gamins (on parle de quelque chose qui commence assez jeune).
Je le vois aujourd’hui avec mes enfants et leurs copains : il y a ceux qui sont dans l’automatisme et certains autres qui laissent un petit espace, un petit recul ; je trouve toujours ces gamins-là intéressants parce qu’ils vont te poser une question hyper-pertinente, ou te faire remarquer quelque chose de différent, et ça va te dérouter. Personnellement, c’est ce déroutement qui m’intéresse, parce que même si ce regard naît à l’enfance et dans l’enfant ou l’adolescent, je pense que c’est la clé de l’esprit créatif.
Après, je me suis accoutumé à ce besoin de m’exprimer, sans aucune ambition ni l’idée d’être connu, je n’y pensais même pas. J’avais ce besoin d’exprimer le monde, par ce regard-là, et si je ne le faisais pas, j’avais l’impression que je pourrais devenir fou ; le monde me remplissait – et me remplit toujours – comme un verre et quand c’est plein, il faut que ça sorte. Alors comme j’ai touché à tout, des fois ça sort par l’image, ou avec des mots, quelque fois dans la musique, ou encore improvisé, sans performance organisée, et ça s’exprime dans l’instant.
Mais pour moi tout vient de la naissance de ce regard, de cette séparation.
(A suivre)



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